L’info incontournable du jour : l’annonce par Jacques Chirac, hier soir, de sa décision de ne pas briguer un troisième mandat présidentiel. Ce n’est pas un scoop ? Pas vraiment. De fait, ça n’a même surpris personne. Il n’empêche, les médias français, la classe politique, candidats à la succession en tête, tout le monde ne parle que de ça. Le parcours politique, de la première élection à la députation en Corrèze à la fin du deuxième mandat élyséen, le bilan de douze ans de présidence, à l’intérieur comme sur la scène internationale, et le soutien encore réservé à Sarkozy, voilà qui envahit nos écrans et nos ondes depuis hier, vingt heures vingt, à la fin de l’allocution du chef de l’État.
Il va de soi que les propos tenus sont divers et variés : il y a bien plus de richesse dans les flots de commentaires que dans le discours ému de Jacques Chirac. Pas de soutien affirmé à Nicolas Sarkozy, dès maintenant ? Il y aura une autre occasion pour le président de s’exprimer et de dire son choix personnel pour les prochaines échéances ? Il dira qu’il vote pour le candidat UMP, et cela ne surprendra pas les observateurs de la vie politique française, puisqu’il est naturel que le président sortant soutienne le candidat de son camp ? Dominique de Villepin, lui, n’a pas attendu, et a fait sa déclaration aujourd’hui, afin qu’elle passe inaperçue… Au fond, Jacques Chirac reste critique, pourtant, à l’encontre de son actuel ministre de l’Intérieur : le personnel politique de gauche et les journalistes de deux bords l’ont assez dit, que la mise en garde contre le flirt avec les extrémismes s’adressait directement à Nicolas Sarkozy, et que c’était là l’une des préoccupations principales du président. Alors finalement, qui peut affirmer aujourd’hui que Chirac se pliera à l’usage en appelant à élire le président de l’UMP ? Qui peut affirmer aujourd’hui qu’il n’apportera pas son soutien à François Bayrou, finalement, parce qu’il n’a pas réussi à propulser ses affidés, Villepin et Alliot-Marie, qui tous deux ont désormais rejoint Sarkozy ? Certains de ses proches, pas les plus médiatisés néanmoins, ont déjà franchi ce pas en se déclarant ouvertement, au nom de leurs convictions gaullistes, pour le candidat centriste. Du reste, est-ce là la question essentielle de cette campagne ? L’autorité morale que confère sa fonction à l’homme Chirac pèse-t-elle réellement si lourd qu’elle peut infléchir une élection ?
Quant au bilan de douze années de chiraquisme, on a entendu surtout qu’il fallait le nuancer… Et globalement, la nuance qui suit est plutôt négative.
Catastrophique sur le plan de la fracture sociale, thème sur lequel Jacques Chirac s’est fait élire en 1995, puisque, si le taux chômage est aujourd’hui plus bas qu’il y a douze ans, le nombre de bénéficiaires du RMI a augmenté, la proportion des smicards a doublé, et si, malgré un endettement abyssal, la France s’est enrichie, la population la moins nantie s’est elle encore appauvrie. Quant à la lutte contre les discrimination, qui est un des volets de la réduction de la fracture sociale, s’il est indéniable que le président Chirac a cherché à œuvrer dans ce sens en dotant notamment le pays d’une structure, la Halde, pour mener cette lutte, on ne peut pas dire que le résultat soit probant. Il est vrai que les incursions du ministre de l’Intérieur actuel sur les thèses du Front National, l’expulsion des enfants d’immigrés clandestins scolarisés en France, certaines idées avancées par le candidat UMP comme la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale, n’y aident guère, tant elles jettent un voile d’ambiguïté sur l’approche française de ces questions. Sur le plan institutionnel, le bilan de Chirac n’est pas non plus des plus glorieux. Désavoué en 1997, réélu par défaut en 2002, re-désavoué lors du référendum de mai 2005, et des dernières élections régionales et cantonales, qui se sont soldées par la perte de presque toutes les régions par son camp, la président a toujours fait la sourde oreille et continué comme si le mécontentement exprimé par les citoyens ne comptait pas. De Gaulle, dont le président se réclame, aurait vu là plusieurs occasions de démissionner. D’autres auraient simplement compris qu’il était urgent d’infléchir leur politique. Chirac, non…
Reste le plan, international. Alors, le président Chirac a-t-il tenu son rang ? A-t-il su incarner la singularité française ? On le lui reconnaît assez volontiers, et on se souvient du panache avec lequel il a défendu le refus français de s’engager dans une guerre en Irak, jugée aventureuse et inutile. On se souvient de ses prises de position écologistes à la tribune de l’Unesco. Mais à y regarder d’un peu plus près, on est bien contraint d’apporter encore quelques nuances, évidemment négatives. Ainsi, Chirac a largement contribué à plomber durablement la construction européenne, sans doute d’abord par son manque de conviction européenne dont l’échec du référendum n’est en fait que le couronnement. Reste le traité ultra-libéral de Nice qui régit l’Europe depuis 1997 et une détérioration des relations avec les nouveaux entrants, notamment la Pologne, qui ont moyennement apprécié les attitudes de donneur de leçons du chef de l’État français. D’ailleurs, la plupart des responsables européens, au-delà des messages de sympathie que la diplomatie impose, regrettent amèrement cette tiédeur doublée d’arrogance de notre président. Bien entendu, au final, l’influence française en Europe a décru. Au-delà de l’Union, le bilan chiraquien, c’est aussi le recul de la position française en Afrique. On peut y voir, bien sûr, une légitime émancipation des pays africains qui peuvent de bon droit se chercher d’autres partenaires que leurs anciens colonisateurs. Mais ce recul français se fait au profit d’une part des Américains, qui viennent en libéralisateurs, et des Chinois qui sont en passe de devenir la grande puissance qu’au fond ils mériteraient d’être, pour peu qu’ils découvrent l’usage de la démocratie. Ce recul est aussi le résultat d’une politique de relations personnelles avec les chefs d’État africains, dont beaucoup sont des dictateurs, au détriment d’une véritable politique de développement en direction des populations. Enfin, pour des raisons similaires, la voix de la France est aujourd’hui moins audible au Proche-Orient.
Mais finalement, de tous les commentaires entendus depuis hier, le plus surréaliste reste celui d’Alain Minc, selon qui Chirac, homme de gauche conduisant la droite française, aurait fait glisser tout l’échiquier politique vers la gauche ! Comme quoi on peut être un intellectuel de haut vol, au demeurant sarkozyste, et dire des billevesées. Chirac a peut-être, dans sa jeunesse estudiantine, hésité à choisir son camp, jusqu’à ce que Georges Pompidou, à droite, lui ait offert l’opportunité de démarrer sa carrière. Mais Chirac est un conservateur vaguement franchouillard qui revendique l’héritage de De Gaulle. Comme son modèle, il est plus conservateur que libéral et comme lui, il est sensible, au moins dans ses discours, aux questions sociales. Comme l’illustre prédécesseur, il garde une distance suffisante avec l’ami américain pour que l’amitié ne devienne pas une allégeance. Qui, aujourd’hui, contesterait sérieusement que le général De Gaulle était un homme de droite ? Or, Minc est un libéral convaincu, nécessairement mondialiste et plus ou moins atlantiste. Il ne conçoit de droite que dans le libéralisme le plus débridé. Et c’est donc une illusion d’optique que de prétendre que Chirac a provoqué un glissement de la classe politique française vers la gauche, alors qu’en réalité, depuis 1983, moment du tournant libéral de Mitterrand, il y aurait plutôt un déplacement du socialisme français vers la droite, déplacement d’ailleurs répercuté à droite, l’UMP se situant bien plus loin de la gauche, aussi bien du point de vue du conservatisme (ordre moral, restriction des libertés individuelles, politique sécuritaire) que du point de vue du libéralisme (influence croissante du medef, proximité de Nicolas Sarkozy avec certains représentants du grand capital), que le RPR ne l’a jamais été. Alors, peut-être Chirac se situe-t-il plus près de l’aile gauche de l’UMP que de cette frontière poreuse où les militants et responsables de l’UMP flirtent parfois avec des positions frontistes. Ça ne fait pas de lui un homme de gauche.
Quoi qu’il en soit, Chirac aujourd’hui annonce son retrait du devant de la scène politique française. On lui reproche surtout d’avoir porté le verbe haut et d’avoir peu agi. Il laisse à son successeur, quel qu’il (ou elle) soit, des chantiers de grande envergure. Bon vent à lui, et que les suivants se retroussent les manches !
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